Pourquoi chaque cheval a besoin d’un bon copain ?

“Neigh-bours: Why every young horse needs good friends. A pilot study during the break-in period” – Anna Flamand, Cheyenne Zellenka, Juliette Mos, Audrey Starczan, Aurélien Polak, Odile Petit – Applied Animal Behaviour Science, March 2024.

Agriculture, conquêtes, transport, sport, loisir… compagnons de l’humanité depuis des millénaires déjà, les chevaux sont encore largement utilisés par notre société. Malgré cette longue collaboration, peut-on véritablement affirmer que nos pratiques actuelles sont en adéquation avec les besoins essentiels de cette espèce ?

Grâce aux avancées scientifiques dans le domaine de l’éthologie (l’étude du comportement animal) nous savons désormais que les animaux perçoivent et se représentent le monde selon des caractéristiques propres à leurs espèces. De nombreuses études ont déjà permis de définir le cheval comme un être sensible, émotionnellement riche, et de mettre en lumière les besoins fondamentaux nécessaires à son bien-être.

Pourtant il apparaît que ces derniers sont encore trop souvent négligés à la faveur de la tradition, souvent héritée de coutumes militaires, de contraintes pratiques, ou parfois simplement de méconnaissances.

Dès le plus jeune âge du cheval, il arrive que les méthodes employées à son égard engendrent un mal-être, qui n’est pas toujours décelé, et qui peut avoir pour conséquences le développement de problèmes de santé, de comportement, une détérioration des performances d’apprentissage et globalement de la relation entre l’humain et le cheval.

Une récente étude menée par Anna Flamand et Odile Petit (Équipe d’éthologie sociale et cognitive du LAPSCO) vient souligner l’importance du maintien des liens sociaux pendant la période sensible du débourrage, et ainsi apporter de nouveaux éléments pour reconsidérer la façon dont nous agissons à l’égard des chevaux.

Des animaux éminemment sociaux…

A l’état naturel, les chevaux vivent dans de grands espaces au sein de groupes complexes et structurés avec lesquels ils partagent leurs activités quotidiennes (aussi appelées « budget-temps » : le cheval passe environ 60% de son temps à s’alimenter, 20% à se reposer, 10% à se déplacer et 10% à observer son environnement). La structure sociale la plus répandue est le groupe familial, composé d’un ou deux étalons, de juments et de leur progéniture.

Le groupe est fondamental pour la survie de l’espèce : à l’état sauvage, un cheval isolé est une proie vulnérable pour ses prédateurs.

Mais ces groupes structurés constituent également un environnement social riche au sein duquel des affinités peuvent se former durablement. Le développement des jeunes chevaux et de leurs capacités physiques, sociales, émotionnelles ou cognitives, sera fortement influencé par les relations sociales qu’ils entretiendront avec le reste du groupe. Le jeu et le partage d’activités leur permettront d’élaborer un large répertoire comportemental qui leur sera utile tout au long de leur vie.

… Bien trop souvent isolés.

La connaissance des comportements sociaux des chevaux à l’état naturel ou semi-naturel est essentielle pour comprendre à quel point les conditions proposées en captivité sont parfois très éloignées de leurs besoins.

En France et en Europe, le mode d’hébergement le plus courant – justifié par l’habitude, le manque d’espace de certaines structures ou encore la facilité à disposer des chevaux – est le box individuel : un espace clos et couvert de 9 à 12m2 en moyenne qui permet de détenir un cheval seul sur paille ou copeaux.

Ce mode d’hébergement bouleverse le budget-temps du cheval, notamment pour les raisons suivantes :

  • D’herbe ingérée tout au long de la journée en petite quantité à la distribution rationnée d’aliments concentrés, il modifie profondément son régime alimentaire,
  • Il le prive de la possibilité de se déplacer régulièrement,
  • Il le prive de sa liberté de fuite, qui constitue sa principale défense à l’état naturel,
  • Il restreint considérablement toute possibilité de contacts sociaux avec ses congénères (hormis d’éventuels contacts visuel, auditif et olfactif).

Certains scientifiques ont déjà eu l’occasion de démontrer une corrélation entre le placement d’un cheval en box individuel et le développement de problèmes de santé ou de comportement – par exemple le développement de comportements agressifs, apathiques ou de stéréotypies – bien souvent signes de mal-être.

La période de débourrage : un tournant drastique dans la vie du jeune cheval

En captivité, le poulain âgé de 6 à 9 mois est généralement séparé de sa mère pour être placé en pâture avec un groupe d’individus du même âge. Cette première période de transition, marquée par l’absence d’individus adultes, constitue déjà un appauvrissement social par rapport à l’état naturel ou semi-naturel.

Vers l’âge de 2 ou 3 ans, le jeune cheval sera séparé de son groupe social et placé en box individuel pour entamer sa période de débourrage : un entraînement pour le préparer à être travaillé et monté par un cavalier aux trois allures (pas, trot et galop).

Suivant directement une période pendant laquelle le jeune cheval aura souvent connu peu de contacts avec les humains, cette phase de transition vers sa future vie peut se révéler particulièrement stressante. Désormais isolé, ce dernier devra rapidement, au cours de sessions quotidiennes d’entraînements, apprendre à accepter le matériel, la présence d’un cavalier sur son dos et à répondre aux différentes commandes. Ces interactions répétées, traditionnellement basées sur le renforcement négatif (retrait d’une pression désagréable lorsque le cheval donne la bonne réponse), voire parfois la punition, peuvent être vécues comme une expérience négative pour le cheval.

La période de débourrage constitue donc, pour la plupart des jeunes chevaux européens, un changement de vie brutal marquée par une modification soudaine de leur mode de vie et d’hébergement, une privation de leur liberté de mouvement, de leur capacité d’expression et des interactions avec leurs congénères.

C’est ici qu’intervient la récente étude menée par Anna Flamand, en thèse sous la direction d’Odile Petit, qui a cherché à comprendre le rôle joué par le maintien d’interactions sociales sur le bien-être des jeunes chevaux pendant la période de débourrage.

Le déroulement de l’étude

L’étude s’est déroulée au sein du Haras national de Rosière aux Salines sur une période complète de trois mois. Les chercheuses ont étudié un groupe de 12 chevaux en période de débourrage.

A leur arrivée aux Haras de Rosière aux Salines, les chevaux ont été hébergés dans des boxes individuels classiques n’offrant pas de possibilité d’interaction sociale physique avec leurs congénères.

Les chevaux ont été répartis en deux conditions expérimentales :

  • Le premier groupe suivait la procédure de débourrage habituelle : ils étaient hébergés en box individuel et étaient sortis quotidiennement pour leur entraînement (condition isolée).
  • Le second groupe était hébergé et entraîné dans des conditions parfaitement similaires, à une différence près : ils pouvaient interagir avec un partenaire qui leur avait été attribué à leur arrivée, deux heures par jour, dans un box social (condition sociale).

Mais qu’est ce qu’un box social ?

Il s’agit d’un dispositif – relativement simple à intégrer dans une écurie qui ne disposerait par exemple pas de paddock ou de prés extérieurs – qui permet un contact sécurisé entre deux chevaux. Il est composé de deux boxes adjacents, dont la cloison mitoyenne est rembourrée et possède deux ouvertures verticales centrales qui permettent à chaque individu de passer sa tête et son encolure, jusqu’aux épaules, pour interagir avec son voisin. Chaque box est par ailleurs évidemment assez spacieux pour permettre à un individu qui ne souhaiterait pas interagir de se retirer.

En collectant régulièrement des données comportementales, à la fois lors des périodes de repos, dans les boxes individuels, et lors des sessions d’entraînement, les éthologues ont cherché à identifier d’éventuelles différences de comportements et d’attitudes entre les deux groupes de chevaux.

Les bénéfices du maintien des interactions sociales

Au box, les résultats de l’étude ont permis de mettre en lumière une différence significative entre les deux groupes de chevaux.

Les chevaux placés en condition sociale exprimaient nettement moins de comportements anormaux (ex. agressivité, apathie, agitation, stéréotypie), signes avérés de mal-être, et demeuraient plus tranquilles que les chevaux en condition d’isolement.

L’une des hypothèses avancée par les chercheuses est que la possibilité laissée aux jeunes chevaux d’agir et d’exprimer des comportement sociaux, nécessaires à leur développement cognitif, augmenterait leur capacité d’adaptation aux différents challenges offerts par leur nouvel environnement et pourrait réduire leur besoin de développer des « stratégies d’adaptation », telles que les stéréotypies.

Au cours des sessions d’entraînement, les chevaux placés en condition isolée passaient significativement plus de temps dans une attitude de tension (tensions corporelles, défécation, grincement de dents etc.) que leurs congénères placés en condition sociale. Ces résultats traduisent un niveau de stress généralement plus élevé chez ce groupe. Or plusieurs études ont déjà démontré une corrélation entre un niveau de stress élevé des chevaux et une diminution des capacités d’apprentissage et des performances.

Mais les résultats de l’étude ont également révélé quelque chose de surprenant : les chevaux en condition sociale semblaient exprimer plus librement leur désaccord avec certaines décisions de leur cavalier (ex. mouvements répétés de queue et de tête), suggérant une meilleure préservation de leur autonomie et de leur capacité à s’exprimer.

Le but du débourrage, quelle que soit la méthode utilisée, est d’entraîner le cheval à accepter de porter sur son dos du matériel et un cavalier, qui décidera de ses allures et de sa direction. Dans un tel contexte, le cheval perd obligatoirement le contrôle, c’est-à-dire qu’il n’est plus en mesure de décider de quand et où se déplacer ni de quelle activité réaliser. Ceci peut naturellement conduire à l’expression de comportements défensifs et de signes d’inconfort. Mais ces derniers tendent à disparaître au fur et à mesure de l’entraînement, du fait de l’habituation mais aussi ce que l’on appelle la « résignation acquise » : le cheval comprend que, quelle que soit sa réponse, il ne pourra pas échapper à la contrainte et à l’inconfort.

La perte de contrôle soudaine des chevaux placés en condition isolée, à la fois au cours de leur entraînement avec les humains et sur leurs interactions sociales, pourrait avoir conduit à une extinction plus rapide de leur capacité d’expression.

Permettre aux animaux de conserver un certain contrôle sur leur environnement, notamment concernant leurs interactions sociales avec leurs congénères, pourrait-il avoir comme conséquence de préserver leurs capacités à s’exprimer dans d’autres contextes, et ainsi participer à rééquilibrer la relation qu’ils entretiennent avec les humains ?


Les résultats de cette étude ont permis de mettre en évidence les bienfaits du maintien d’un contexte enrichi par des contacts sociaux quotidiens pour les jeunes chevaux débutant leur entraînement, notamment par une meilleure gestion du stress et par la préservation de leur capacité d’expression.

Mais au-delà de la période de débourrage, ces résultats soulèvent des questions essentielles sur les pratiques équestres contemporaines.

La prévalence de comportements anormaux dans les boxes individuels chez l’ensemble des chevaux étudiés soulève des questions quant à l’utilisation encore quasi-systématique de ce type d’hébergement, alors qu’il n’est plus possible aujourd’hui d’ignorer l’importance joué par le groupe pour cet animal éminemment social.

Devons-nous vraiment sacrifier le bien-être des chevaux sur l’autel de la tradition ou de la commodité ? A l’heure où le bien-être animal s’élève au rang de préoccupation sociétale, ne devrions-nous pas nous efforcer de proposer des environnements qui leur permettraient de s’épanouir, en tant qu’individus sociaux et sensibles ?

Pour développer une relation authentique avec nos compagnons équins, nous devons commencer par respecter leurs besoins fondamentaux. Cela signifie notamment leur offrir des possibilités d’interactions quotidiennes avec leurs pairs : en groupe dans des prés, dans des paddocks ou, à défaut d’espaces extérieurs praticables, dans des boxes sociaux.

Cette adaptation des pratiques nécessite une prise de conscience généralisée et un véritable effort de la filière équine dans la mise en œuvre de transitions essentielles.

Ainsi, rappelons-nous que chaque cheval a besoin d’un bon copain – ou plus. En permettant ces liens sociaux, nous pouvons non seulement améliorer le bien-être des chevaux, mais aussi enrichir et apaiser notre propre relation avec eux.

Retrouvez l’étude complète ici.

  1. IFCE, équipédia « Le budget temps »
  2. Dans la tête d’un cheval, Léa Lansade
  3. IFCE « Bien dans son corps, bien dans sa tête : qu’est-ce que le bien-être du cheval ? »
  4. IFCE, équipédia « Le débourrage : début d’une relation de travail entre l’homme et le cheval »
  5. Mathile Valenchon, Les performance d’apprentissage dépendent du tempérament de chaque cheval, Equ’idée, 2013, Décembre 2013, pp. 1-5 hal-02642218